« Qu’y-a-t-il ?
- Je ne comprends pas, ce livre est étrange.
- Oui, vous me l’avez dit …
- Non, il est étrange parce qu’il n’y a qu’une seule page de texte !
- Et les autres pages…
- … sont blanches, complètement blanches ! Pourquoi commencer une histoire ainsi et l’arrêter au bout de la première page ? Et pourquoi la faire publier ?
- Vous avez l’air d’être en colère contre l’auteur ?
- Bien-sûr que je suis en colère contre l’auteur ! Reconnaissez que ces premières lignes sont écrites dans un style magnifique. On sent tout l’amour que cet homme a pu ressentir, il semble
vouloir en parler avec beaucoup d’honnêteté, sans emphase, sans rajouter des mots mielleux et sirupeux comme dans les mauvais romans d’amour. Et c’est cela qui m’avait plu je crois quand j’ai
commencé à le lire. »
Consciente d’avoir été assez virulente dans ses propos, Juliette leva la tête et était prête à s’excuser. Mais elle croisa le regard du jeune homme et ne comprit pas tout de suite ce qu’elle y
voyait. Il semblait surpris, blessé peut-être par ses paroles. Comment pouvait-il être blessé par ses commentaires sur un auteur anonyme, un auteur qui n’existait peut-être même pas, inventé de
toutes pièces par un éditeur un peu original.
« Je suis désolée, je ne voulais pas vous blesser, je …
- Non, ne vous excusez pas, vous ne pouviez pas deviner.
- Deviner quoi ?
- Que je… que je suis…
- S’il vous plaît, expliquez-moi ! J’ai l’impression d’avoir dit une énorme bêtise, de vous avoir vexé, de … oh mon Dieu ! »
Juliette était devenue rouge de honte, avait détourné son visage et l’avait caché de ses mains.
Mais elle sentit que l’on prenait doucement ses mains pour les écarter de son visage. Comme elle gardait la tête baissée, une main se posa sous son menton pour la relever. Elle se trouva alors face
au jeune homme qui la rassura d’un sourire en lui disant :
« Vous ne pouviez pas deviner, vous n’avez aucune raison d’avoir honte de vos paroles. En réalité, cela fait plusieures fois que je viens dans ce jardin, que je m’assoies sur ce banc et que je
vous observe. Les premiers jours, il s’agissait seulement d’une coïncidence, mais ensuite, je faisais exprès d’arriver avant vous et d’occuper le banc juste en face. J’ai vu que, quand vous veniez
déjeuner, vous aviez toujours un livre avec vous et je tentais d’imaginer quel métier vous pouviez exercer. Et le jour où je suis rentrée dans la librairie toute proche d’ici et que je vous y ai
vu, j’ai trouvé qu’il s’agissait d’un bon présage. Quel meilleur moyen pour vous aborder que d’attiser votre curiosité en laissant un livre sur ce banc !
- Mais pourquoi avoir laissé un livre où seule une page contient du texte ?
- Parce que l’histoire n’est pas complète, elle ne fait même que commencer !
- Une panne d’inspiration soudaine, demanda Juliette en souriant
- Pas du tout ! Je pensais que nous pourrions continuer l’écriture de cette histoire ensemble.
- Vous voulez dire que cette histoire, c’est …
- Oui, c’est exactement ce que vous pensez. Ce début est notre début. Et vous aviez raison en disant que c’était l’écriture d’un homme qui aimait profondément.
- Je ne sais que dire, je…
- Alors, que diriez-vous si nous recommencions l’histoire depuis le début ?
- Que voulez-vous dire ?
- Je me présente. Je suis l’auteur anonyme de ce début de roman et mon nom est Victor Séran.
- Enchantée de vous rencontrer. Je m’appelle Juliette Delacroix.
- Enchanté de vous rencontrer Juliette. Que pensez-vous donc de mon idée ?
- C’est avec plaisir que je vous aiderais à écrire cette histoire. Et je sens que cela va être une histoire magnifique. Qui sait, le livre sera peut-être le prochain prix Goncourt !
- Quelle ambition ! Mais je veux bien être ambitieux avec vous. »
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Non, laissons un peu de mystère dans cette histoire. Mais il faut reconnaître que le titre de ce livre n’était pas si mal choisi : l’amour était bien au rendez-vous dans le
jardin !
FIN